Photo ©Christophe Laurentin.
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Croiser le style
Deux passions illuminent l'oeuvre de François RICHARD :
la langue et le texte. Ses livres proposent toujours un parcours à la fois
lyrique, -- don de la langue, et narratif, -- art de l'expérience. LOIRE
SUR TOURS est étrangement fluide, vrai et faux, facile et complexe,
phlogistique de l'égarement et de l'équilibre, mais aussi solide qu'un
métier arraché à l'existence. Les photographies de Christophe LAURENTIN
s'appliquent avec non moins d'étrangeté romanesque à cet itinéraire
soigneusement mis en page. Loire sur Tours est publié par Le chasseur abstrait éditeur .
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Patrick CINTAS. La question est de savoir si on
continue d'appeler "littérature" ce qui la dépasse. Voici, à ma
connaissance, la meilleure définition de la paresse dans l'optique
particulière des arts : "La confusion dans le public est facile à
expliquer : tout vient du désir d'obtenir quelque chose pour rien ou
d'apprendre un art quelconque sans se fatiguer."
François RICHARD. Sur les appellations en
général. Je crois que c'est induit dans votre question : je me sens
effectivement assez étranger à des notions comme « écrivain » ou
« littérature ». Je m'identifie plus à des noms qui les précèdent
historiquement -- poète, voire artiste tout simplement. J'ai la
conviction qu'un artiste peut déployer sa singularité, sa sensibilité à
travers tous les médiums. Comme on n'a pas assez de temps dans une vie,
il faut bien choisir des priorités, aller là où ça appelle le plus
spontanément. On ne peut pas exceller à la fois en musique, en danse,
en architecture, en peinture... Mais ce n'est que par manque de temps.
J'aurais adoré me consacrer à fond à absolument tous les arts, et je
pense que ce serait une évidence pour tous les artistes si la vie était
deux fois plus longue. Je le ressens d'expérience : un processus
artistique débouche sur un autre, dans un autre domaine (c'est ainsi
que j'ai alterné musique, peinture, écriture, danse...). Dans le
processus de création il y a des sas successifs, ce que l'on tiré de
soi laisse une soif d'autre chose, de différent et pourtant relevant de
la même avancée. Dans tous les domaines on reste poète, et artiste.
C'est un radical, un dénominateur commun. Au fait, qui est artiste ?
Tous ceux qui ont vu, accepté et apprivoisé leur mort. Mais ce serait
une autre question.
Sur la littérature et ce qui la dépasse. La vraie
littérature est sans doute son propre dépassement : quand on sort d'un
chef d'œuvre qui vous laisse k.o., on se dit à chaque fois ce n'est
plus de la littérature, que c'est une expérience sensorielle, une
expérience de vie à part entière. Une communion intime d'être à être,
au dénominateur secret et commun dont je parlais... La littérature hors
de ses petites perles et de ses chefs-d'œuvre, ce n'est pas de la
littérature, c'est l'industrie de la consolation et du divertissement.
Et c'est vrai que comme le mot est mis à toutes les sauces (« rentrée
littéraire », etc.), qu'on est dans une grande purée des valeurs, il
est peut-être important de renouveler les termes qu'on emploie. Il
faudrait qu'il y ait dans les librairies, séparément, un rayon
« littératures » et un rayon « art littéraire ». Institutionnellement
c'est impossible, mais isolément, subjectivement, les libraires
pourraient faire ça. Je précise que je n'ai pas de mépris pour un genre
en particulier : un polar, un livre de témoignage, un livre
humoristique, peuvent très bien rentrer, même involontairement, dans la
cour des œuvres d'art. La force invincible de la grâce, c'est qu'elle
ne s'explique pas, elle s'impose soudain, elle saisit n'importe quel
thème ou support, pourvu qu'elle soit mue dans un geste, une
inspiration habités.
Les libraires, les éditeurs, les chroniqueurs, ont le
devoir d'imposer cette initialisation des termes dans le paysage du
Livre. Il s'agit de faire front aux termes du marché, qui assimilent
meilleures ventes à classiques de la littérature. La formule que vous
employez dans votre question est juste. Il y a une confusion très
séculaire entre Art et loisir, divertissement. Alors que l'un est
l'autre ne sont pas loin d'être ennemis et antinomiques.
Avec les éditions Caméras Animales, que je co-dirige
avec mon frère Mathias, c'est que nous avons tenté d'insuffler,
notamment avec la quatrième de couverture du livre anthologique Raison basse. Nous
y annonçons la mort des genres connus de la littérature, et préférons
résolument le terme d'écriture à celui de littérature. C'est ainsi : le
terme littérature renvoie à quelque chose de figé, de hiératique voire
de sémantiquement corrompu (fors les nuances que j'ai dites plus
haut) ; le terme écriture est beaucoup plus proche du mouvement brut et
vrai, nécessaire et possédé, qui préside à la levée génésiaque des
grands livres. Avec une note d'insituabilité totale en plus. Si la
notion d'Art littéraire peut rebuter par sa solennité, le mot écriture
au moins met tout le monde d'accord, et il peut s'appliquer à « tout ce
qui dépasse la littérature ». En redécouvrant le mot, on redécouvre
intuitivement la radicalité aiguë qui devrait sous-tendre toute œuvre
écrite digne de ce nom.
Toutes ces constatations, elles se sont faites avec le
temps, a posteriori du moment où j'ai commencé à écrire. Je ne
m'intéressais pas à la littérature avant d'écrire, je me suis mis à
écrire un jour et me suis mis à lire un peu par la suite. Pour rejeter
(encore aujourd'hui) 95% de ce que je lis et ne flasher que sur les
textes complètement insituables, les sismographies contagieuses de
quelques vivants. Tant de gens qui se disent écrivains ne le sont pas,
parce qu'ils oublient de vivre, confondent positionnement mondain et
quête indicible... S'ils l'étaient, paradoxalement ils rejetteraient
viscéralement l'étiquette d' « écrivain », comme tout enfermement dans
une nomenclature, une neutralisation sociale. L'Art lui (comme la vie)
échappe aux dénominations. Son style est la fulgurance. Il y a à
tracer, là et déjà ailleurs, point. Jusqu'aux dernières révélations
auxquelles cette main donnée de la création nous mène.
Quelle est la part du style dans l'écriture telle que vous la concevez ?
Le style précède l'écriture. Le style est cet appel
aigu comme une convulsion, qui transforme une intuition en une formule,
une formule en une figure expressive. C'est cette même pulsation
interne qui lie les figures entre elles, qui impose sa cadence à la
temporalité de l'expression en jeu. Le style est l'essence et la
motorisation de l'écriture, comme du corps du reste.
Je ne pars quasiment jamais d'une page blanche en me
disant « tiens je vais écrire ». Il n'est pas impossible de croiser le
style en se lançant dans une démarche volontariste (et souvent, du
coup, logorrhéique) mais c'est quelque chose que je conçois mal pour ce
qui me concerne. On écrit quand il y a quelque chose qui cogne, qui
demande à être dit, ou à se dire. Quand tient « ça », on entend oui, on
s'entend ouïr. Quand on connaît cette connivence électrique avec
l'être, on ne peut pas s'autoriser à tricher, à se dilapider en phrases
dilutoires.
Vie sans mort, c'était la levée de cette
sensation, dans une respiration encore convalescente, fragmentaire,
pour ne pas dire embryonnaire (même si j'adore ce livre). Esteria c'est
la construction en acte de cet organisme neuf, aux nerfs de ses
turbulences génératrices (la gestation, la renaissance sont un
requiem). Loire sur Tours, l'homme créé et qui marche ? La comparaison avec mon déroulé biographique est tentante.
J'ai entamé ce texte lors que je terminais Esteria et
l'ai terminé à peine après, alors que j'écrivais de moins en moins, et
allais de plus en plus vers la musique. Dans un bruissement de page qui
se tourne. J'étais désormais un homme debout, toujours encré mais aussi
ancré... Cet état se reflète dans les dernières pages d'Esteria et dans Loire sur Tours. La fameuse atteinte du centre de la Croix, entre horizontalité prosaïque et verticalité poétique.
Pour croiser des éléments de vos deux questions --le
travail, et le style--, je dirais que, dans l'écriture, une lucidité
aiguisée sur les lettres et soi-même vaut des heures de travail
besogneux à noircir des pages. La chasse abstraite, dans mon cas, passe
plutôt par une retenue face à tous les signes qui bombardent le
cerveau, une discipline d'intériorisation, de décantation. Il m'arrive
de jeter des bouts de phrases sur des petits papiers que j'ai sur moi,
quand je me déplace où que ce soit, mais au moment d'écrire le livre
(qui se décrète tout seul), de laisser fondre ce qui doit vraiment
sortir, j'ai laissé s'écouler beaucoup de temps, parce que je sais
c'est comme ça que l'essentiel sortira le plus spontanément. Il faudra
nécessairement relire et retravailler bien sûr, c'est là qu'il faut
être le plus dur avec soi-même, le moins complaisant. Mais tout ça
n'est pas de l'ordre de l'effort (ce qui est connoté dans le terme
« travail ») mais de la simple joie.
La rencontre avec soi-même --sa voix, son style-- pour
moi ne s'est pas passée dans l'acte d'écrire lui-même, mais dans une
expérience de vie où je suis passé très près de la limite. Je crois que
la conscience et la lucidité approfondies, la sensibilité aiguisée, la
vision abstractrice, ne vient pas --hélas ?-- de la seule pratique d'un
art (qui se développerait d'elle-même à force de travail), à la
volontaire, mais d'une situation-limite à un instant t de la vie, qui
change toute la perception, et fait directement accéder à la petite
voix de l'intuition créatrice (à la fois magique et oppressante, car on
ne peut s'y dérober). C'est pour cela que, dans la Cité, je milite pour
une réhabilitation des rites de passages --des rites de passages
réinventés. Les civilisations plus anciennes ont très bien saisi la
nécessité que le jeune vive une expérience-limite fondatrice pour
accéder au statut d'homme. La proximité de la mort connecte
définitivement avec la prescience du sacré (au sens abstrait,
perceptif, non dogmatique), ouvre l'esprit et les sens, replace le fait
d'être là comme mystère premier, apprivoise la violence que l'on a en
soi pour l'orienter en des célébrations positives, partagées ou intimes.
Finalement, le travail majeur s'opère lors de
l'initiation / initialisation du corps d'homme. Je parlais d'un instant
t : c'est un instant qui peut durer très longtemps, dans l'écume du
traumatisme. Une déflagration qui chavire, qui a pu pousser à de
longues spires. Le travail s'entendait là comme souffrances, travail de
la naissance. Ce mot du chorégraphe Laban : « il vous faudra tourner
longtemps pour comprendre ce qu'est le cercle. Et puis un jour vous
vous rendez compte que vous n'êtes plus vous-même, que votre espace est
devenu puissant, dynamique, et qu'il vous faut maîtriser cette force ».
J'ai tourné longtemps, c'est vrai. J'ai attendu longtemps. Et c'est
vrai que dans l'approche d'une pratique artistique (dans la percussion
avec la nécessité soudaine d'un art) il y a, précédant l'intégration
réciproque, cette même phase de tours et de retours tourbillonnaires,
comme une danse de mois préliminaires.
Je ne sais pas grand-chose mais je sais, d'instinct et
d'expérience, que nos vies ont un sens, que nous sommes mus dans une
création continue, et qu'en dessillant nos regards, en devenant
artistes et prenant part à ce processus créateur (balisé des joies que
donnent les œuvres réussies successives), nous vitalisons cette énergie
(sur)naturelle vers une lumière un peu meilleure, porteuse d'autres
états de conscience, et de conditions auxquelles nous n'avons pas accès
pour l'instant - comme de concevoir le rien, le tout, l'origine. Mais
les artistes ont du travail car les énergies toxiques et aseptisantes
grouillent autour, endémiques à la perte du cœur.
L'état d'initialisation post-traumatique dont je
parlais, le chantier sensible qu'il convoque : c'est comme si cette
faille en soi se faisaient lèvres, délivrant un murmure apodictique,
proche du silence de l'écriture ou de la musique. Je ne parlerais dès
lors pas de travail mais d'addiction, l'assonance avec « la diction »
étant parlante. Sans cette murmure-rumeur dedans, qui s'affine avec le
temps, l'écriture ne serait qu'une manie thérapeutique. Et c'est son
atténuation douce, au bout des années de l'écriture, qui permet
maintenant d'aborder un instrument de musique, d'y avancer en
conjuguant création et perfectionnement technique, par une
harmonisation intérieure renouvelée. Qui permet même de progresser en
lâchant prise.
Cette centration libérée qu'on appelle le style (je
l'appelle la grâce), imprime son timbre à toutes les chronographies que
l'on trace, quelle que soit la discipline artistique ou même dans la
vie. Elle est la signature de notre relation à l'Autre, elle est
fragile, c'est l'aspiration secrète du temps et du corps. Elle est
notre essence, elle demande sa restitution contre la dénaturation.
Certes, mais à la différence de ceux que j'appelle
les « Bosse-de-Page », on n'assiste pas chez vous à, comme dirait
Robert Vitton, un ronronnement consistant à dire et redire les mêmes
choses, se contentant d'en varier les effets -- poésie que j'assimile à
toutes les prétendues poésies qui assènent des sentences au lieu de
s'approcher, par le travail et le style -- ce que vous appelez le style
et que j'appellerais plutôt l'énonciation --, des véritables lieux de
l'écriture. On peut crier, se plaindre, voire menacer, prédire, etc.,
en langue vernaculaire ou savante, mais cette attitude de charlatan ne
donne lieu qu'à des foutaises du genre « le ciel est bleu » ou « mon
cerveau est une radio », ce qui veut dire au fond la même chose.
Expliquez-nous (le terme est mal choisi) en quoi consiste votre espèce
de ravissement. Est-ce un ravissement d'abord ? Je pense bien sûr à Lol
V. Stein.
Pour la première partie de votre question, je dirais
que l'insistance sur les mêmes choses n'est pas un problème -- le
ronronnement, si. Pour ma part je passe mon temps à essayer de dire la
même chose --cerner l'absolu, l'indicible-, et ce sont justement toutes
ces variations l'intérêt (s'il y en a un dans ce que je fais, bien
sûr...). Dans Loire sur Tours, plusieurs formules reviennent
ponctuer la prose poétique comme des leitmotivs, ce sont de légères
entournures modifiées (un contexte rythmique différent, un seul mot
modifié...) qui font qu'elles gagnent en relief à mesure, et l'ensemble
avec. Il y a des tas d'exemples en fait, je garde notamment une
affection un peu enfantine pour les recueils de poèmes galants, où
chacun d'eux est une ode à l'être aimé. Une écriture un peu lancinante
peut aussi dégager le vertige des musiques répétitives, si l'âme est
là... Et puis, peut-être que toute une œuvre n'est là que pour trouver ce
qu'elle a à dire, qui tient peut-être en une seule phrase, et que tout
ce déploiement d'une vie est l'implantation du paysage où elle puisse
apparaître. Ou que, puisque cette phrase à dire appartient
irrémédiablement à l'indicible, les textes s'enchaînent comme pour la
cerner, la faire entendre ou plutôt exhaler son parfum, sa volupté
toute musicale. Rendre évidente cette mutité que les mots viennent
comme recouvrer, à l'instar des notes de musique. Le ronronnement (ou
l'écriture thérapeutique, ou masturbatoire) est effectivement le péril,
et le travers le plus commun, dans l'amassement de langage qu'implique
entrer dans cette geste. La sentence approximative est un autre risque,
mais je préfère largement celui-là, d'où sans doute mon addiction à la
condensation extrême, et au phrasé inscrit dans la lignée aphoristique -- fût-il propulsé dans une allitération de plusieurs lignes. Le
caractère « alambiqué » (j'aime le mot), l'oscillation entre
impressionnisme alambiqué et expressionnisme alambiqué, s'est également
avéré pour moi comme un fondamental de l'avancée organique du corpus.
Il y a un caractère alchimique dans ce qui se rapporte à cette quête
d'un Graal de Verbe. Un côté risqué aussi. La sphère du Logos n'est pas
la moindre des cabales. Mais elle est, comme vous dites, ravissante.
C'est « la forme entière de l'humaine condition » qui est là et qui
nous guide, depuis un for intérieur qui est, j'en suis convaincu,
universel. Nous cherchons le trajet le plus court entre cette figure
silencieuse, inouïe, et le cœur, et ce, par-delà la conscience (qui est
l'espace du vrai sommeil, du ronronnement transi). Nous cherchons
partout et en tous un plus d'âme, une vibration qui aide à supporter le
monde pour ce qui le sous-tend, justement. Par les médiums de l'art
nous remontons ce cliquetis imperceptible en nous qui nous pousse à
créer, pour invoquer dans l'universel un déclic des perceptions
bloquées. Les artistes sont mus, et remontent à la source de ce qui les
porte. Orphée n'a pas été imaginé par hasard. Cette matrice
inconnaissable, cette Lilith idéelle enfermée en soi... Une Muse qui
n'est autre que notre mort sans doute, un indéfini immémorial -- une
silhouette de vide dans l'espace et la matière, la trace d'une
originéité qui n'existe pas. Vous le dites, en substance « peut-être
que je n'écris pour personne ». Le temps n'est supportable que dans
cette relation à la grâce de l'instance témoin de notre création.
Peut-être même que son invocation-évocation toute la vie peut inverser
le déroulé finissant de sa lumière. Nous sommes comme les étoiles dans
le ciel, à apparaître encore quoi que déjà morts... La désacralisation
permanente du temps, la dissolution de la magie de l'atmosphère
quotidienne, en sont le signe patent. La remontée en rappel, dans la
profondeur de la rosée et des phosphorescences du crépuscule, contre un
peu l'ensevelissement progressif de l'être au for (notre « nous ») sous
la fuite en avant des sociétés modernes. Elles qui se jettent
hystériques dans l'extériorité, la plus lointaine, d'une sensibilité
intérieure sans dimension, sans doute beaucoup trop exigeante pour être
assumée. « Puisque les choses qui régissent ce monde nous dépassent,
feignons d'en être les organisateurs »... Notre « morigine » nous
inviterait pourtant à de plus pures sculptures de temps, des desseins
inenvisageables pour l'être, qui se laissent d'un coup réfléchir à la
psyché. Et à une confiance, une joie sans bornes, puisque cette source
noire qui nous attend, devient la promesse des réalisations les plus
phénoménales, ainsi qu'un sentiment d'appartenance acceptable à la
limite.
Quel est le cheminement, en termes simples ? D'où
êtes-vous parti et où en êtes-vous ? À quoi ça rime, dans l'existence,
dans le futur, pour les autres ? Cette "triade" n'est-elle pas au coeur
de vos préoccupations ?
Pour détourner la gravité de ce qui s'est passé en
sourire, je dirais que c'est l'enseignement de Maître Yoda pour devenir
Jedi ( !) : il faut scrupuleusement, méticuleusement désapprendre tout
ce que l'on a appris, pour se donner une chance de « devenir qui on
est ». Il y a une citation je crois, « la culture, c'est ce qu'il reste
une fois que l'on a tout oublié ». J'étais dans cet état, dans une
chambre vide et stérile il y a maintenant plus de dix ans (exactement
comme dans une couveuse), sous sonde gastrique, en hypotension, ayant
coupé tous liens avec mon passé, quand j'ai demandé pour la première
fois des feuilles pour écrire, et que « ça » a commencé. La mémoire qui
est en-dessous de la mémoire personnelle. C'est d'ailleurs au cours de
ces deux mois aussi, que j'ai entendu une phrase qui m'accompagne
toujours. J'avais une télé mais je ne la regardais pas. Je l'ai allumée
une fois très tard le soir, et suis tombé sur l'interview d'un
musicien, visiblement surdoué. On l'interrogeait sur sa maîtrise. Il a
dit « Le temps où je travaille ma technique est certes important, mais
mon art tient tout autant de ce que je vis, dans la vie de tous les
jours ». C'est ce que je voulais signifier, un peu plus haut. C'est ce
que l'on donne au quotidien qui nourrit l'exactitude du geste dans ces
replis hors-temps. Et réciproquement -- je jetais dans Esteria « la
vie est le miroir de l'œuvre ». L'électrochoc esthétique de l'art
booste les énergies du corps donc du temps, de la vie. Dans quelles
proportions exactement, je ne sais pas, mais je sais qu'elles ne sont
pas vaines, pas simplement personnelles. Le problème est que ce type de
prescience appartient à l'indicible, quelque chose qu'on ne peut que
ressentir par expérience personnelle, sinon c'est le ricanement.
L'entrée dans les signes, c'est un générateur de sens. Ce n'est pas
rien, quand on est plongé dans un tel monde à priori insensé où,
rappelons-le, notre condition d'incarnation continue tient plus,
jusqu'à nouvel ordre, de l'irrationnel que du rationnel... Je pourrais
développer sur de longues pages, y compris par le biais des constats
scientifiques, pourquoi la magie est le principe premier, « dans
l'existence », et qu'il faut conscientiser, et maîtriser, ce principe
terrible en nous tous. Nous sommes tous habités par une puissance
atomique et, si l'on ne s'y attelle pas, elle se retourne en nous
contre nous, en des comportements d'une violence pour le coup
incontrôlable. A ne pas confondre avec l'action gesticulante, qui
n'est, comme dirait Rimbaud, « qu'une façon de gâcher un énervement ».
Non. Ce que j'appelle la confiance --et non pas la foi-- est d'un autre
ordre, celui de s'être affronté soi-même jusqu'au risque de la folie.
L'autre risque, pour ceux qui ont ressenti cette sorte de vertige
psychique dans la perception, c'est de sur-interpréter et de tomber
dans les dérives sectaires, des fadaises religieuses ou occultistes de
tous ordres. Non plus. Il y a juste notre part inconnue -- on peut
l'appeler l'être, le sacré...--, à considérer comme telle (inconnue), mais
à considérer absolument. Elle nous invite à des phénomènes ; passée la
souffrance, libérée elle ouvre le meilleur, dans une inquiétude de
chaque instant qui n'est plus angoisse mais chemin de joies.
Quand plus personne ne sera --réellement-- dans cette érogénéité à l'être, le monde sera mort.
De toutes façons ce n'est pas à vous que je vais
apprendre ça... Je citerais juste un article trouvé dans la revue
d'Amnesty International, qui retraçait les grandes rencontres de poésie
en Colombie. C'est l'un des poètes présents, le poète targui Hawad, qui
constate : « Ici la poésie n'est pas un passe-temps, c'est un travail,
un combat. La réalité est trop forte, les poètes de salon n'ont pas
leur place. » « Pour écrire de la poésie, il faut une douleur. Sans
doute aussi pour l'écouter avec une telle ferveur. »
Kerouac pourquoi pas : « Sois amoureux de la vie, de
chacun de ses détails. / Quelque chose que tu sens finira par trouver
sa forme propre. »
Et même un sociologue (David Lebreton je crois, mais je
n'en suis plus sûr), à propos de la nécessité du rite de passage pour
les adolescents, rejoint la poésie sur une fin d'analyse : « Quand
soudain l'on a dépassé l'expérience, s'aperçoit que l'on est dans la
relation. »
Chateaubriand ? « Attends que le vent de la mort se
lève, alors tu déploieras ton vol vers ces régions inconnues que ton
cœur demande. » Ce que les poètes (fussent-ils mineurs) essayent de
dire depuis toujours, dans les exercices d'élucidation auxquels on les
invite ici ou là, c'est toujours cette forme d'invitation vers ce
soi-même en puissance, « à l'éternité tel qu'en lui-même »...
« La triade »... Rien n'était prémédité, mais j'ai constaté a posteriori que cela fonctionnait un peu comme ça, Vie sans mort, Esteria, Loire sur Tours (le dernier éclairant les deux précédents). Il y a eu des textes intermédiaires importants, notamment dans la revue La sœur de l'ange et dans Raison basse. Pour
autant, même si je passe maintenant plus de temps à la musique, je ne
me sens pas encore quitte du mouvement de l'écriture. Il me reste
deux-trois choses à faire : extraire une condensation de mes dizaines
(centaines ?) de toutes-premières pages (celles de l'intégration du
cercle...), aussi retoucher (et voir publiés ensemble ?) les quelques
textes à moitié finis de cette époque. Et puis j'ai envie d'un baroud
d'honneur, un livre énorme et indigeste qui intègre, dans un tout
cohérent, chacune de mes approches du récit, chacune de mes approches
de l'écrit, qui mette en perspective tout ce que j'ai écrit avant et le
fasse apparaître comme de la Bibliothèque Rose. C'est mon fil continu
du moment, mais ce ne sera pas abouti avant dix mille ans...
Pour là... C'est Christophe Laurentin qui m'a encouragé à
creuser mes notes de marche, qui allaient peu à peu se métamorphoser en
tout autre chose, cette entité-livre Loire sur Tours. Je
n'imaginais pas que j'irais aussi loin en me projetant dans cette
écriture, que je considérais moi-même un peu anecdotique au début,
comme un « travail parallèle » en marge de l'œuvre (si je puis dire).
J'ai été pris en embuscade par ce qu'il y avait à dire dans ce retour
sur images. Ce n'est pas la seule fois où Christophe s'est fait
l'intermédiaire de rencontres magiques en/pour moi.
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