Artisan de structures sérielles
«J'ai écrit les parties improvisées.»
Paul Mefano descendant l'escalier, 1996
Parfois, il semble que toute l'expérience d'une vie se résorbe dans un mot. S'agissant de Pascal Leray, le principe de série se comporte un peu comme une éponge qui absorberait toute l'eau du texte. L'auteur rechigne à parler d'écriture «sérielle», se refuse même à se dire «sérialiste». Pourtant, du Portrait de la série en jeune mot aux Perspectives sérielles en passant par le premier livre de Réflexe, «Cahiers d'études sérielles», une constante préoccupation traverse son travail. Soulignons ce qu'il doit au sérialisme musical, même si c'est pour nous étonner que l'auteur soit aussi responsable de «chansons pauvres» semi-improvisées et quasi brutes, auss éloignées de la dodécaphonie que des approches «savantes» qui caractérisent la musique contemporaine. Pascal Leray se définit lui-même comme un «rustre», une «cognée». Il ne fournira guère d'explications supplémentaires et préfère inviter le lecteur à pénétrer un labyrinthe à la fois narratif, poétique, musical et pictural.
Il fallait donc que Le Chasseur abstrait existât pour que le lecteur un tant soit peu aventureux fût en mesure d'appréhender les méandres d'une forme qui ne sépare pas les différents domaines de la production artistique: texte, musique et expérimentation sonore, dessin, ready made, photographie, chanson sérielle, lecture performance, webpoème... «Tout se tient!», s'exclamait Victor Hugo vantant le mélange des genres. Il faut croire que Leray a un côté hugolien, sinon que, sous l'influence du sémioticien russe Youri Lotman, il aime spécialement à reprendre son sévère jugement: «Le mélange des niveaux est inadmissible». On le voit: l'auteur n'est pas avare en paradoxes.

Pascal Leray et Claude Mouchard (Po&sie)
aux Journées Poésie de Rodez 2008 (stand du Chasseur abstrait)
Le présent fascicule a vocation à donner un premier aperçu d'ensemble de la littérature de Pascal Leray, désormais largement représentée chez Le Chasseur abstrait. Pour plus de lisibilité, on a distingué trois sections:
- Figuration narrative -- pour aborder les essais romanesques et nouvellistes qu'a inaugurés Emilie Guermynthe (d'autres volumes sont à venir, à savoir: Nouvelles de la réalité, Le sens des réalités, Igny-Anthrope);
- Abstraction lyrique -- titre générique qui ramasse une bonne part de la production poétique de l'auteur, à commencer par le vaste poème dérivé du tableau de Vassili Kandinsky, Avec l'arc noir, qui sera présenté au Prix Artaud à Rodez en 2009;
- Ecole conceptuelle -- corpus dont le tronc réside dans l'approche la plus théorique, principalement autour du signifiant «série», mais également dans la dette revendiquée du poète à l'endroit de l'école formaliste non moins russe et de l'école conceptuelle américaine (à savoir, en premier lieu, Mel Bochner et Sol Le Witt).
Si l'articulation retenue pour le présent volume laisse de côté certains aspects de ce «work in progress», elle l'ancre délibérément dans le domaine du visible. Façon détournée, peut-être de rappeler que, si l'auteur tient de «l'explorateur du langage», selon le mot de Patrick Cintas, le texte est fait de sang (coagulé et donc, pour ainsi dire, gore) et non de pure matière cérébrale! Son rêve, peut-être, serait que l'on s'aperçût que, comme les livres de Walt Whitman qui furent interdits de transport ferroviaire pour ce motif précis, il y a là quelque chose qui tient définitivement d'une «matière obscène».
Edgar Zimrett
Voir la Revue d'art et de littérature, musique
Publié par regal à 08:45:52 dans Cahiers de la RAL,M | Commentaires (0) | Permaliens
Le vieux Badinter, empêtré dans les lacis d'une Loi qui l'a empêché de ressembler à son modèle tant elle est mal foutue (à qui la faute ?), reproche à notre toute nouvelle ministresse des choses de la justice et du droit d'en avoir de ne pas aimer les magistrats. Qui les aime ? Il nous arrive de les récompenser, de la boîte de chocolat à l'appartement niçois, quand leurs jugements nous agréent. On évite en général de les insulter dans les cas contraires à nos intérêts ou plus simplement à la raison. Ailleurs, en Afrique, dans certaine tribu où la sagesse leur cède le pas par nécessité, on projette sur leur personne un peu de terre poussiéreuse pour bien marquer que leur emploi est une ignominie, une des nombreuses ignominies de la condition humaine et de toutes les comédies que nous sommes contraints de jouer à la tragédie de notre intelligence prise en flagrant délit d'insuffisance. Aimer un magistrat, à moins que ce soit d'amour et pour le meilleur et pour le pire, est un cas tout de même assez rare (un mariage par unité au maximum) pour qu'on s'en inquiète. Les incontinences d'un vieux spécialiste du droit pyramidal relève aussi de la fatalité : il faut bien que quelque personnage secondaire s'alimente de contradictions pour tenter de nous faire croire que nous sommes capables d'amour bienveillant à l'endroit des tribuns de la république.
Le vieux questeur ajoute même que ce non-amour (il n'ose parler de haine ou d'aversion) est la conséquence d'un manque de confiance et que, par autre conséquence rédhibitoire, la confiance est justement ce qu'on devrait accorder illico au magistrat comme si la dignité de ce personnage utilitaire était gagnée d'avance sur on sait quel combat par trop éreintant pour être sinon vrai du moins utile. Le droit est fondé sur l'utilité, sur la mesure, sur le respect au détriment du nécessaire, de l'égalité et du droit fort légitime de se défendre à mains nues. La Loi est garante, selon ses termes royaux d'ailleurs toujours d'actualité, de la moralité et de la paix des mœurs. Rien de plus. Elle châtie par esprit d'ordre et désir de pouvoir. La Loi est l'antichambre de la dictature. Il faut peu de chose pour que notre société y bascule. On dirait que nous nous tenons prêts à cette éventualité.
Cet état d'esprit, dont nous sommes tous les ducroires sous l'aile de notre magistrature, s'arroge un droit issu du débat de nos consciences soumises aux éventualités du progrès ou de la barbarie. Cette seule complicité relative nous entraîne à élire ou à accepter selon que l'héritage culturel nous soumet aux luttes intestines de nos seigneurs, comme chez les Arabes et les Caciques, ou au plaisir pas très catholique, voire pas chrétien du tout, de flamber les fruits de notre travail dans les palais de la consommation. Dans cette perspective, le magistrat est un serviteur. Il peut se croire investi d'une mission au service de la justice, mais rien ne l'oblige, pas même en France, à défendre le projet d'une justice totalement égalitaire. Bien payé, promis aux plans de carrière, peu sollicité par l'emploi du temps malgré sa plainte itérative, indiscutable dès le moment que la procédure indique, il n'est pas un malheureux et surtout, on l'assassine si rarement que, quand cela arrive (moins souvent que les révisions), on doute valablement de la réalité de son cadavre plutôt voué au suicide ou à l'accident qu'au calcul de l'assassinat considéré comme un des Beaux-arts ou comme instrument politique.
Il est aussi légitime de se demander qu'elle est sa capacité de travail comparée à celle d'un ouvrier ou d'un chef d'entreprise. La question n'est pas posée par Badinter. Le magistrat se plaint de courbatures sans avoir la moindre idée de ce qu'est la fatigue, voire l'épuisement. Il a usé sa culotte sur les bancs de l'école, quelquefois brillamment, mais sans mathématiques, de là il a étudié le droit à la faculté, puis il s'est engagé dans la mission judiciaire et il a attendu, selon ses origines sociales, qu'on le pourvoit. Il n'a pas vécu, il s'est enfilé dans le chas de l'aiguille au bout d'une seringue à faire l'Histoire et les détails. Quelques-uns ont plutôt ramé sur les planchers douteux des secrétariats jusqu'à obtenir un poste le plus souvent minable, mais agréable à leur ambition de rapporteur ou de délateur zélé. Imaginer pour eux, les grands comme les petits, un apostolat empreint d'énergie et de générosité serait pousser le bouchon un peu loin, ce que n'hésite jamais à commettre le vieux Badinter qui circule encore à proximité de ses statues exemplaires et à des lieues de la misère bien sûr.

L'exemple de Burgaud nous terrifie. C'est bien utile d'ailleurs et personne, dans la magistrature, ne s'est encore plaint de cette contrainte qui nous ramène bien loin dans le temps passé, avec ce que cela suppose aussi de colère rentrée et de crispations des surfaces et des glandes. Notre regard en est affecté, mais la procédure donnera raison à cet ignorant ou à ce fou selon ce qu'indique le dictionnaire comme antonyme de sage. On le taxera peut-être d'un peu d'ignorance, au moins d'une certaine inexpérience qu'on ne pourra pas lui reprocher, car rien n'est prévu dans ce sens par la loi, de jure ! La folie, aussi rare que les révisions et l'amour des magistrats, ne sera pas évoquée. Pas plus que l'arrogance, le mépris, l'infatuation et autres bouffissures qui remodèlent ce visage enfantin soumis au jugement de la foule. Mais les menaces ont trop pesé sur ce personnage immature pour qu'on soit légitimement autorisé à juger de sa pertinence. D'ailleurs, il se défend si bien qu'il gagnera ce procès faussé à la fois par son apparence, par ce qu'on sait de son outrecuidance et par notre non moins inacceptable tentation de meurtre, à deux doigts de la tentative qui nous eût humiliés à jamais. On se contentera de savoir, à peu près car rien n'est vraiment approfondi en la matière, que l'esprit corporatiste sait aussi agiter la coupole judiciaire de ses enseignements et de ses contraintes. Burgaud est une victime sacrificatrice ou un sacrificateur éduqué dans une perspective hygiénique. Une poignée de terre jetée à son visage meurtri seulement par la lame de son rasoir ne serait comprise ni par lui ni par ses compagnons justiciers et solidaires. Burgaud n'est pas un exemple à suivre si l'on souhaite philosopher un peu à propos de nos aventures sociales et des errances de la pensée en proie à la réalité.
Mon expérience d'anthropoète m'enseigne, si tant est que mon esprit s'y retrouve, que bien souvent les personnes incompétentes deviennent de véritables bourreaux au travail. Évidemment, dans ce cas précis, la victime n'est pas le travail lui-même, qu'on abat alors avec assez de zèle pour être apprécié d'en haut, mais l'objet du travail, sa raison d'être. Burgaud est un bourreau de travail qui se repose sur les lauriers de ses victimes coupables. Il est ce qu'on a fait de lui et ce qu'il espérait devenir dans les marges du devoir. Il n'est donc pas responsable, car il est ignorant ou fou. Tous les métiers sont affectés, peu ou prou, par cette plaie de l'esprit qui, entre l'ambition et l'impatience, ronge les tenants du travail bien fait. Il est incompétent par incompatibilité, ce qui laisse supposer qu'il a bien trompé ses andragogues du temps qu'il était artiflot en attendant de le perdre dans les coulisses de l'état-major. Mais au lieu de se séparer de ce membre infecté pour le rendre à sa destination première, l'hôpital ou le centre de rééducation, on le défend avec les moyens de la procédure après avoir joué hypocritement avec le débat parlementaire, comme si le Parlement, dans le sens actuel du terme[1], ne savait pas qu'il est impossible d'en découdre avec une corporation établie depuis la nuit des temps et surtout issue de la fatalité qui nous guette parce que nous existons avant d'être. On est passé de l'horreur de l'injustice à l'esprit de vengeance, puis au débat public fortement policé, et on termine avec une procédure dont personne, à part les juges-et-parties, ne comprendra les aboutissants. Brillante démonstration à la fois de notre peu de compétence judiciaire et de la perversion des moyens mis en œuvre. Mais au moins, on aura fini par foutre la paix à l'épouse de Burgaud, qui l'aime d'amour, et de ses enfants à peine plus âgés que lui. Quelle honte d'avoir commencé par vouloir jeter le coupable dans la fosse avec sa famille et ses chats ! Nous avons, comme le signalait un magistrat au joli petit nœud papillon, signe distinctif auquel Burgaud a semble-t-il renoncé du moins dans le cadre de son apparition en public, - « vous avez la justice que vous méritez » -, lequel magistrat s'excluait du nous que sa remarque toute philosophique visait du doigt.
Un magistrat a failli être tué par un couteau et un autre couteau a failli tuer un magistrat. Il n'en faut pas plus à cette corporation pour descendre dans la rue où ses pignons se ramassent à la pelle. On est même sorti en habit de cérémonie, comme des religieux. On s'est donné en spectacle pour réclamer plus de sécurité dans les palais, autrement dit plus de justice. On sourit quand un religieux exhibe sa coiffe noire ou blanche, signe des temps. Mais on ne trouve pas le moyen de rigoler franchement de ces robes et de ces hermines qui violentent l'air du temps. Des signes et de l'air, il n'en faut pas plus à nos esprits assoiffés de tranquillité au détriment de la justice la moins contraignante pour tenter d'oublier que le déguisement perdure bien au-delà des jeux de l'enfance. À cela près qu'un habit de docteur a son utilité, y compris le stéthoscope qui repose sur les épaules ou dépasse ostensiblement de la poche du tablier blanc, ce qui distingue de l'infirmier, et que celui de flic a l'avantage de prévenir les coupables. On se trimbale rarement en habit d'usine, à la fois parce qu'on en a honte et que ce n'est pas pratique en cas de consommation à terme, moins encore en tenue d'Adam ou d'Ève, sauf dans les lieux qu'on souhaite interdire aux innocents.

Un journaliste, aussitôt puni de dommages et intérêts, de quoi se payer une voiture de luxe, a fait les frais d'une moustache hitlérienne dessinée, à grand renfort d'arguments bien pesés, sur le visage raclé plus que rasé de Burgaud. La tentation d'imiter Marcel Duchamp s'est aussitôt emparée de moi. Il y a bien eu de ma part tentative de crayonnage sur le visage égaré plus que coupable du jeune édile. Certes, la moustache en question, ainsi que la barbichette, appartiennent plutôt à d'Artagnan, gloire nationale et incontestable défenseur des droits de la reine, à une distance respectable toutefois de Robin des bois, qui portait mieux ce masque pileux comme on le voit notamment dans la superbe interprétation d'Errol Flynn. Duchamp le perpétra sur le visage non moins énigmatique de la Joconde. Il accompagna son commentaire antirétinien d'un rébus à double sens (au moins) : LHOOQ. Ce qui signifie à la fois « look » (regarde) et qu'elle a chaud où il le dit, mariée ou pas. Mon projet n'avait donc aucun sens.
oOo
Mais les questions restent posées : avons-nous besoin de cette coterie judiciaire constituée comme une secte ? Que met-on à la place de cette mauvaise herbe face aux réalités du justiciable et de l'intouchable, de la misère et du consacré, de l'exclusion et du privilège ? L'esprit est-il capable de concevoir avant les principes ? Comment nommer cette zone d'infaillibilité ? Et surtout, comment éviter d'y rencontrer finalement la foi et ses mercenaires ? C'est toute la philosophie questionnante que je souhaiterais cultiver dans La calbombe céladone... avec impatience, peut-être plus que l'impatience, l'acharnement.
Patrick CINTAS
[1] Parlement, anciennement Cour d'appel. Allez, ergotez !
Publié par regal à 17:44:07 dans La calbombe céladone | Commentaires (0) | Permaliens
Cayetano était un petit chien de garde. De la race des pervers. Il préférait aller nu pour continuer de ressembler à un chien et son intelligence d'oiseau lui recommandait le port de la chemise règlementaire. Elle tombait largement sur des gros genoux qui avaient l'air infecté. Ils étaient bleus et jaunes, flasques, leur tumescence écoeurait facilement, d'autant que les mollets le rapetissaient oui ils étaient la cause infernale de ce rapetissement, il avait un tronc de géant et les bras boudinés d'un nouveau-né. Les pieds noircissaient malgré les bains fréquents. Il bandait rarement, mais quand ça arrivait, il soulevait la chemise, le sifflet se dressait au milieu d'une touffe de poils rouges, à l'abri d'un boudin de gras où s'agitait un nombril protubérant. Il sentait mauvais comme un chien et empestait comme un chien. Il était chauve. Le sang rougissait ses oreilles. Il regardait en coin pour ne pas regarder. Il voyait un monde plat. Les transparences le piégeaient. Il ne connaissait pas d'unité et par conséquent était incapable de mesurer les choses et les autres. Il avait un rapport tranquille à l'animal. Il pouvait caresser un autre chien dans une conversation paisible au milieu d'un carré d'herbe où il souffrait de solitude. C'était sa seule maladie. Au début, on l'avait obligé à ramasser ses propres excréments sur le plancher de sa cellule. Il épongeait tristement l'urine de la nuit. Il vivait dans cet antre, comblé de poils et de douceurs huilées. Sa chemise était changée une fois par semaine, pendant qu'on le douchait. Il laissait sur le dossier d'une chaise la chemise qu'il portait depuis une semaine et quand il sortait de la douche, éternuant comme un oiseau, elle avait été remplacée par une chemise propre soigneusement pliée sur le siège de paille.
Il aimait les changements à condition de pouvoir les peindre. Il travaillait sur des feuilles libres avec une touffe de poils liés par un fil de boyau et une encre contenue dans la vessie d'un oiseau percée d'un trou et bouchée avec un bouton de cire. Il travaillait penché, jamais il n'aurait pu s'attaquer à un plan vertical, encore moins à un plafond comme c'était arrivé au maître de Caprese contre sa volonté et pour le bien de l'humanité. Cayetano n'aboyait pas, sauf si les circonstances le mettaient en présence d'une preuve évidente de l'existence du néant. Il ne voulait pas croire au néant. Il ne croyait pas plus au tout. Il croyait au funambulisme et au saut périlleux. Si les preuves de l'existence du tout lui étaient rapportées, il haussait les épaules. Il était seul au milieu d'un carré d'herbe verte. Si le chien existait, il caressait le chien mais il arrivait le plus souvent qu'il n'existât pas. Cayetano connaissait la douleur. Il en perdait la voix. Les crises, cependant, s'espaçaient. Il devenait chien plutôt que l'homme qu'on lui destinait de par les entrailles de la femme de l'homme auquel il ressemblait. Il aimait ces deux gouttes suspendues à un fil. Le chien s'y reconnaissait. Il reconnaissait le chien. Il nommait le chien. Au-delà du carré d'herbe verte il y avait quatre allées rectilignes où roulaient des chaises. Les amputés, les paralysés, les anémiques ressemblaient à des chiens qui se prendraient pour des hommes. Ils cachaient leurs mains sous le plaid. Il les regardait sans aboyer. Les autres chiens étaient des hommes. Il s'était battu avec eux plus d'une fois. Il avait toujours perdu. Il connaissait cette limite. Enfant, il n'avait franchi qu'une fois l'une des allées pour aller se promener dans le pré. Il avait mordu une femme.
La chemise grandissait à la mesure du tronc. Il apprit à retrousser les manches aussitôt la chemise enfilée. Il la remontait un peu au-dessus du genou. Les genoux enflaient avec les ans. Il regardait de près les brins d'herbe et il les peignait fidèlement. Quel talent ! Ses herbes étaient noires et blanches comme dans la réalité où elles étaient vertes comme peut l'être un mot de l'autre à propos de l'herbe. Il devint adolescent. On lui promit qu'il n'arriverait plus rien à son enfance. Il en avait assez des poils, des érections et des douleurs articulaires. Mais on ne pouvait pas reculer sur le chemin de la vie, il ne comprenait pas pourquoi mais le sentait parfaitement. Mais. Il aimait prononcer ce mot à la place des autres dont il surveillait sournoisement la conversation. À table, il était glouton ou il vomissait sans avoir rien mangé, on avait le choix, c'était lui qui ne choisissait pas. Il était surélevé par un coussin rempli de paille et de crin, un vieux coussin arraché à un lit, il cherchait le lit dans sa mémoire et ne trouvait que l'obscurité de la chambre, soit que les volets eussent été fermés, soit que la nuit les eût ouverts, le coussin l'élevait à la hauteur des autres quand il était assis avec eux autour d'une table, gloutonnant ou vomissant sa bile, selon le cas.
Felix était le plus observateur. Il se laissait caresser quoiqu'il n'admit jamais partager au moins l'existence avec les chiens. Il vomissait discrètement et mangeait avec des manières de Señorito. On ne lui donna pas le vin qu'il réclamait. Il avait son carré d'herbe verte mais il se contentait de s'y allonger pour regarder le ciel. Cayetano traversait l'allée en grognant. Il s'arrêtait au bord de l'herbe que Felix négligeait par bravade. Il lui posait une question. Par exemple quel âge il avait. Felix répondait par une plaisanterie, par exemple qu'il avait l'âge de ses artères ou bien un an de moins que l'année prochaine, ce qui mettait en jeu toutes les leçons d'anatomie et de physique alors que Cayetano était venu chercher un peu de compagnie parce qu'il se sentait seul et que la solitude le détruisait au lieu de lui inspirer des oeuvres dignes d'intérêt.
Felix grandissait lui aussi. Il regarda les genoux de Cayetano avec inquiétude et non pas écoeuré comme l'étaient les autres quand ils n'avaient plus la force de résister à la curiosité qui les avait d'abord rendu nerveux.
- Es-tu Cayetano ? demanda-t-il.
Il le savait. Cayetano haletait. Felix lui caressait le ventre.
- Ça ne vous fait rien de partager votre carré d'herbe verte avec un chien ? demandait-on à Felix qui n'avait pas conscience d'occuper lui aussi un carré d'herbe verte comme les chiens qui lui en parlaient.
- Non, disait Felix tristement, il n'était pas triste, il voulait l'être pour ne pas blesser Cayetano le chien qui pleurnichait comme l'enfant qu'il n'était plus depuis longtemps.
Il l'emmena même dans le pré. Ce fut, pour Cayetano, autant pour l'enfant qu'il n'était plus depuis longtemps que pour l'homme qui allait devenir le chien qu'il était, un moment d'une rare intensité. Il découvrait le pré à la manière d'un oiseau.
- Tu n'es pas un chien, avait dit Felix en commençant à arpenter le pré.
C'était vrai. Personne n'était chien.
- Le chien, ce n'est même pas moi.
Bien sûr, quand ils quittèrent le pré pour revenir aux jardins, l'effet de surprise s'estompa et Felix lui-même reconnut qu'il avait envie d'aboyer. Ils retournèrent ensemble dans l'un des carrés d'herbe verte, l'un ou l'autre, cela n'a pas d'importance. Cayetano se coucha. Felix était assis, pensif comme peut l'être un homme. Cayetano se rapprocha de l'homme. Il se mit à miauler pour plaisanter. Les lèvres de Felix esquissèrent un sourire. N'avait-il pas pépié lui-même en entrant dans le pré ? Il le reconnaissait et se laissa mordiller le bec.
Patrick Cintas.
Publié par regal à 08:56:30 dans Narration | Commentaires (0) | Permaliens
La plupart des écrivains sont superficiels. Ils ne savent pas plonger. Ils n'ont pas appris à caresser les surfaces. Ils n'ont rien appris par eux-mêmes. Ils écrivent seulement parce qu'ils en ont envie. Ce sont de vils consommateurs. Ils n'ont pas le désir. Manque de profondeur, d'obscurité. Même lorsqu'ils touchent à la surface des choses. Ils plagient, ou refont, prennent la posture, comme des piafs de concours. Écrivez-leur, ils ne répondent pas. Ou bien ils s'exercent à l'humour et tombent dans le piège de la médisance. Ils sont bons pour le commérage et les exercices de style. Qu'il doit être agréable de crever de la tuberculose sans avoir pu achever le Mont-Analogue*! Les autres ne crèvent pas avant d'avoir pris la retraite ou d'avoir contracté le sida dans un club de vacances. Ils crèvent sur la route aussi comme tout le monde. On ne les aime pas. On les feuillette. Eux aussi feuillettent les autres. La jalousie grignote l'envie, doucement. Il n'y a pas de fièvre, juste un peu froid à cause des courants d'air que le texte de l'autre, moins facile, souffle dans votre direction. Vous êtes incapables de vous en plaindre. À la fin du mois, vous touchez un salaire qui n'a rien à voir avec la littérature. Il faudrait vous haïr. Vous écrire des lettres d'insultes. Vous casser la gueule dans la rue. Mais tous les fonctionnaires n'écrivent pas. Ni les fils et les filles de famille. Les commerçants et artisans écrivent rarement. Quelquefois un paysan écrit des textes gauchistes pendant que son homologue agriculteur s'escrime à droite contre la gauche et les autres droites. Rien ne sort de cette effervescence. Rien qu'une petite voix satisfaite d'avoir appris quelque chose de différent de ce que les autres "autres" savent ou ne savent pas. Ils sont presque gentils. Sauf quand ils reniflent le véritable écrivain. Ils ne répondent pas à l'écrit nageur d'autres eaux. Ils se rongent. Jouent des coudes. Avec des politesses de sous-officiers. Ils sentent la crasse des coussins. Peut-on les soupçonner d'autres crasses? C'est qu'ils ont pris le monde en charge. Dans le monde, ils ont mis leur bonheur de pacotille et le destin du tiers-monde. Ils ont exclu la profondeur, l'obscurité, la douleur, l'impossibilité d'être autrement. Ils se vengent. Gare à leurs enfants.
J'ai ramassé dans la rue un de ces êtres sans lendemain (un enfant). Il tuait le temps gaspillé par son père ou sa mère, je ne sais plus. À la réflexion, son père et sa mère ne faisaient qu'un. Ils étaient dans une maison, dans un département, ils habitaient une rue, ils connaissaient le nom des chats. As-tu réfléchi? posai-je comme question. Il avait réfléchi. Mon père écrit que des conneries, me dit-il, et ma mère les lit! Il avait lu le début et la fin des conneries de son père. Il ne connaissait pas les développements de l'imagination et du pouvoir de son père sur l'écriture. Il était superficiel lui aussi. Il le savait lui aussi. La seule chose qui le différenciait, c'était cette manière incroyable de se jeter dans la rue quand ça allait mal au niveau familial. Si vous avez d'autres questions, me dit-il, allez les poser à mon père. Mais comment poser des questions aussi embarrassantes à un écrivain qu'on n'a pas lu? Comment frapper à la porte de cette association? Il y a des moments où on devrait tuer l'autre. Il sentait bien, ce morveux, que j'avais envie de le tuer. Il me montrait ses dents soignées, un peu sales, sales de deux jours peut-être, pas plus. Pourquoi lui avais-je avoué que j'étais écrivain moi-même? Par quel chemin en étais-je arrivé à cette confession? C'est le problème avec la littérature, le fil. Pas de transparence ici, comme en musique ou en art. Il savait aussi maintenant que je pratiquais les arts et la musique. Son père se limitait à la littérature mais il n'avait pas commencé par-là; il avait d'abord été critique. Il y avait toujours un peu de critique dans ce qu'il écrivait. Ça plaisait bien, cette manière de s'adresser au cerveau sans le solliciter. Il avait abandonné les problèmes liés à la fable. Il raillait les possibilités du chant. Il lisait le journal et en écrivait un, plus intime, plus lisible aussi peut-être. Comme sa femme le lisait régulièrement, il ne devait pas y mettre tout ce qui lui passait par la tête. Il était dur, ce morveux. S'il avait eu une idée de ma propre épopée littéraire, il ne se serait pas empêché de baver dessus. Je le livrai aux flics et je filai par la tangente.
Chez moi, il n'y a personne que moi et ce qui m'appartient. Il faudra un jour que je me pose la question de savoir ce que j'ai vraiment donné et si c'était justifié par la propriété. Le matin, "j'enfile mes bottines"**. J'écris des lettres patientes à des écrivains secondaires qui se vexent. Dehors, on me demande de quoi je vis. On vérifie mes billets de banque. Je dois me méfier de la marchande de légumes qui a l'art de me présenter les fruits du côté qui l'arrange. Le boucher me fait la gueule parce que je ne mange pas ses animaux. Le fleuriste me soupçonne d'empoisonner l'air de mes parfums hérités du XIXe siècle, un siècle à révolution sociale, celui que je préfère en effet, estimant qu'il y a peu de choses à tirer des guerres de religions du XXe. Ce qui fait de moi un bon habitant de ce siècle-ci. Pauvres cons, les cons qui se sont enracinés dans le siècle précédent. Ils jouent avec les objets quotidiens au lieu de les utiliser. Les écrivains comme les autres. Ce n'est pas qu'ils donnent l'exemple, ils font comme les autres et en plus ils écrivent. Le contrat d'édition s'est-il amélioré sous leur influence? Non, n'est-ce pas? Ils appartiennent à ce foutu XXe siècle qui doit commencer avec le massacre des poètes et des syndicalistes pendant la première guerre mondiale et qui devrait se terminer avec l'écrasement de l'Islam, de ce qu'il en reste depuis que qu'il n'en reste plus grand chose. Au café, je n'ai pas de conversation. Je regarde la rue. Je me revois la traversant chaque jour pour aller au café. J'ai envie de parler. La dernière fois que j'ai parlé, on m'a dit que j'allais trop loin. Je suis revenu sur ces pas. Il n'y a pas d'écrivain sans cette négociation. Il s'agit du bonheur. On joue facilement avec les autres sur ce terrain. On les invite. On met de la facilité dans les rouages. Ça fonctionne souvent. Chronique du bien! Il faut arriver à ceci: être compétent pour renoncer à l'autre et l'obliger à n'être plus lui-même. Il faut un état pour ça! Et l'envie de le servir. Être capable de décider d'être juge dans le but de faire dire à un personnage futur: Je ne suis pas dangereux pour la société, moi! Et bien sûr s'identifier avec ce personnage. Exiger de l'autre qu'il s'identifie lui aussi. Sous quelle peine? Merde! Quel est la peine du lecteur à ce moment-là? Est-ce que les serviteurs n'écrivent que pour les serviteurs? Il faut rajouter du texte à La Mort de Virgile***.
À qui ai-je écrit cette fois?
Patrick CINTAS
Directeur de la
"revue d'art et de littérature, musique"
* Daumal
** Picabia (391)
*** Broch
Pour d'autres opinions, voir BORTEK
Publié par regal à 11:46:10 dans La calbombe céladone | Commentaires (0) | Permaliens
Le duel
Elle se fit servir un rafraîchissement. On l'observait. Le groupe était composé de trois femmes qui roucoulaient sous un parasol et d'un homme qui lui ne la regardait pas, occupé à lire un livre dont il ne tournait pas les pages. Elles picoraient dans le même plat. Elle était en mauvais termes avec Cecilia depuis de nombreuses années. Cette année, leurs dates de cure coïncidaient, ce qui n'était jamais arrivé, mais elles ne se consultaient plus par l'intermédiaire de tel ou tel de ces amis qui ne l'était plus ou avait fini par limiter son pouvoir discrétionnaire à d'autres questions. Agnes avait d'abord redouté la possibilité d'une rencontre, puis, comme cela n'arrivait décidément pas, elle s'était juré de faire la preuve d'une parfaite indifférence le cas échéant. On l'avait informée de la présence de sa sœur, sinon elle se serait peut-être effondrée sous le coup de l'émotion, Cecilia possédait encore ce pouvoir, ne l'avait-elle pas ensorcelée jadis ? L'information contenait le témoignage de ces charmes d'un autre temps. Elle récompensa la mauvaise langue par des flatteries, elle était désargentée en ce moment et encline à limiter ses dépenses aux plaisirs annexes des eaux qu'elle prenait peu le matin et quelquefois le soir si elle n'avait pas oublié de réserver sa place.
En vérité l'annonce de la présence de Cecilia l'avait profondément affectée. Le premier jour, elle s'enferma dans sa chambre sous le prétexte d'une migraine qui alarma un vieux médecin condamné à poireauter devant sa porte parce qu'elle était nue. Elle n'expliquait pas la nudité. Cecilia descendait du château vers sept heures du matin, en grand équipage comprenant valets et donzelles. Elle s'en allait avant la tombée du jour. Elle louait un appartement dont les fenêtres donnaient sur les jardins. Agnes, qui s'y promenait le lendemain matin de son arrivée, se souvint tout à coup de cet observatoire. Un regard dans son poudrier lui révéla que les trois fenêtres de l'appartement de Cecilia étaient toutes grandes ouvertes. Elle trouva une ombre, puis suivit le chemin de l'ombre pour faire le tour du bâtiment. Elle s'était levée tôt. Le médecin l'avait visitée. Il la surveillait depuis hier.
Il connaissait ses crises nerveuses. Elle commençait toutes ses cures par une agitation étonnée. Suivait une période de prostration, qu'il mettait à profit pour s'approcher d'elle. Ensuite seulement elle profitait pleinement des eaux et de la compagnie des autres, encore qu'elle se tînt toujours à distance des confidences et autres appels du pied. Jamais femme plus belle n'avait habité ce complexe de bains, de jardins et de salons dont le vieux médecin était le gérant avisé. Après tout il lui prenait son argent et surtout, il connaissait son corps, ce qui la déroutait.
On avait interdit le bain à Felix, parce qu'il s'y noyait. Il croyait qu'on s'en prenait plutôt à ses parasites et il exhibait des échauboulures qui avaient leur histoire. Agnes fut vite priée de mettre un terme à ces scènes. Elle se tenait à cette décision depuis des années, encore des années à ajouter aux années sans possibilité de superposition. L'incompressibilité du temps l'étonnait moins toutefois que les qualités plastiques de l'air qu'elle respirait. L'air était-il renouvelable ? Elle assistait à des leçons naturelles et prenait part à des séances de spiritisme. La mode était au magnétisme. Felix jouait avec des aimants. Sa fragilité empirait un peu plus chaque année. Elle était passée de l'agacement à l'indifférence. Des questions d'argent l'obligeaient encore cette année à revenir à ces eaux, sinon elle eût poussé plus loin, elle avait une carte, de mise à jour récente, de toutes les places thermales. Celles dont elle pouvait jouir étaient entourées d'un trait rouge.
Chaque année, à son arrivée, le vieux médecin renouvelait sa prière relative à Felix qui grandissait, précisait-elle. Sa chambre était coquette comme celle d'une jeune fille qui se prépare à agencer les ameublements de sa future résidence ou simplement à comprendre et à apprécier la philosophie d'un ameublement hérité d'une tradition fragile et impérieuse. Elle commençait par une diminution de la lumière. Son corps cherchait la tranquillité, encouragé par le récitatif du vieux médecin qui savait tout d'elle. Elle le priait de s'asseoir et on amenait sa chaise pliante dont les pieds marquaient un peu le vieux tapis d'Arabie. Cette fois, c'était sa sœur qui provoquait la crise. Il avait fait de son mieux pour éviter la coïncidence des séjours mais doña Cecilia n'avait rien voulu entendre. Avait-elle un projet ? Agnes n'en savait rien. Son instance était réduite à néant. Le médecin relativisa les effets de ce qui n'était peut-être pas un hasard. Agnes but une dizaine d'herbes calmantes et passa une nuit à peine agitée par des courses folles et sans issue. Elle transpirait un peu. Comme elle dormait nue, elle n'avait pas oublié de fermer la porte à clé. Le petit déjeuner rutilait sur une desserte au bord du paillasson. Elle ouvrit, poussa le paillasson au bout du pied, fit rouler la desserte, referma la porte, poussa encore la desserte jusqu'à la fenêtre et tira les rideaux.
Elle se souvenait confusément de ce qui l'agitait. Il n'y avait pas de courrier dans le petit plateau d'argent, ni de cartes de visite. La journée promettait d'être tranquille. Demain, deuxième jour de ses vacances si elle omettait le jour de son arrivée, elle irait voir Felix. Elle ne le voyait plus depuis sa dernière crise. On lui écrivait régulièrement pour la rassurer. Les plaies se soudaient. L'enfant ne saignait plus. Les saignements en question étaient la conséquence des tentatives de mutilation. Il avouait lui-même ne pas trouver la force nécessaire à la pénétration de la lame. Alors il coupait ou tentait de couper. L'enfant était parfaitement fou. C'était aujourd'hui un adolescent. Il portait la moustache et soignait son apparence. Même sa conversation avait trouvé un style, mais des volubilités la rendaient déroutante et même hermétique si l'on s'enferrait avec lui.
Enfant unique, il n'héritait de rien. Les cousins grandissaient dans cette optique. Elle l'avait abandonné à son destin et songeait même à l'oublier. Comme elle était veuve et que sa beauté lui paraissait inépuisable, elle songeait aussi au mariage. En attendant, elle avait des amants, plutôt parmi les hommes du peuple, parce qu'ils savaient forcément à quoi s'en tenir. Un noble de son espèce l'avait une fois conquise jusqu'à l'ivresse mais il avait assassiné sa propre épouse et on l'avait pendu sur une place avec d'autres assassins, mais ceux-là étaient de basse extraction et elle s'était sentie humiliée par le spectacle des corps suspendus par le cou, un matin, l'été embrasait le ciel. Elle ne désespérait pas, Agnes. Elle entretenait sa beauté.
Felix en était amoureux. Mais elle ne réussissait pas à déclencher les passions, elle ignorait pourquoi. On ne la courtisait pas, on la flattait. Les femmes la tenaient à l'écart, mais sans excès de jalousie. Elle n'avait jamais eu à se battre avec elle. Elle avait mauvaise réputation. Cela tenait à un fil, ou au plus aux fils nécessaires à agiter encore la marionnette de celui qui avait été son époux. Peut-être même était-elle responsable de la folie de son fils. Cecilia intervenait-elle encore dans ce débat ? Depuis qu'elle habitait l'Amérique, c'était difficilement croyable, aussi Agnes ne croyait-elle plus à ce venin, mais les effets ne s'en faisaient-ils pas encore sentir, malgré le temps et la distance ?
On vit doña Cecilia secouer son petit mouchoir. Agnes comprit que c'était à elle qu'elle adressait cet appel. Aucun domestique ne bougea. Les deux femmes qui accompagnaient Cecilia formèrent ensemble un sourire de circonstance. L'homme daigna lever les yeux. Depuis le début de ce séjour seulement désiré par son épouse, il s'amusait des petits gestes de Cecilia et même y répondait si c'était lui qu'elle visait. Son empressement irritait un peu sa tendre et éphémère Béatrice qui soignait sa beauté au lieu de la cultiver. Il connaissait Agnes depuis hier, pour l'avoir vu passer et être aussitôt tombé sous le charme. Tout de suite il avait aimé cette lenteur d'insecte.
L'élégance était certes quelque
peu surannée mais était-il seulement pensable qu'elle peignât autrement la
rouge chevelure qui bouclait sous les peignes ?
La comtesse Giselle de Vermort l'encourageait dans ses recherches, jusqu'à
l'humiliation quelquefois, mais son excessive féminité le condamnait au silence
et à l'immobilité. Il se leva donc, la chaise derrière lui produisit un
grincement qui les agaça toutes les trois et il fit un pas vers Agnes qui lui
tendit ses doigts. Cecilia fit les présentations sans quitter son siège. Agnes
dut s'incliner pour lui embrasser le front. L'homme fit encore grincer la
chaise pour la rapprocher d'Agnes. Il était, selon ce qu'il disait, heureux de
faire sa connaissance. Il découvrait une rare beauté, compliment qu'il étira
dans le sens des trois autres femmes qui le cernaient.
-- Felix est chez moi, dit soudain Cecilia.
Qui était Felix ? Giselle et Béatrice posaient des mains soignées sur leur poitrine. L'homme adorait ces cous fragiles, quoiqu'il doutât de la fragilité de Giselle, qui montait à cheval et se battait avec des hommes. Agnes ne montrait pas son cou. Il devinait une chair crispée. Béatrice était lascive ou n'était pas. Il rendait hommage à sa beauté d'écolière une fois par semaine, la nuit, elle décidait de l'heure mais changeait de parfum pour le prévenir qu'elle se sentait désirable ce soir. Giselle l'eût facilement étonné, dérouté peut-être, il ne le souhaitait pas vraiment. Quant à Cecilia, elle appartenait à un autre monde et il doutait d'avoir un jour à y mettre ses pieds de petit bourgeois argenté et parfaitement informé des dernières innovations techniques et scientifiques. Seul le domaine de l'art échappait encore à son emprise, mais Giselle lui avait donné à rêver devant une composition historique.
Agnes avait donc un fils, c'était ce blanc-bec qu'il avait vu il y avait deux ou trois jours chez Cecilia où ils avaient dîné, lui et Béatrice, en habits du dimanche, comme il disait pour plaisanter les prétentions sociales de la douce et peu durable Béatrice. Felix était apparu en chemise, un peu surpris qu'on donnât un dîner sans l'inviter. C'était un jeune homme assez sec et même grand, aux cheveux pommadés, il agitait des mains aux ongles vernis et exhibait la blessure de son poignet, une entaille qui n'avait pas affecté l'artère mais il n'y pensait plus. Il scandalisa jusqu'à l'arrivée de Cecilia. Un valet emporta le Paillasse, nom que le jeune l'homme s'était donné lui-même. Ensuite on n'en parla plus.
Béatrice se grisait comme à tous les repas qu'elle prenait chez les autres. Giselle épouvanta des hommes par le spectacle de son adresse au jeu des fléchettes qu'on lançait sur le derrière blanc d'une statue dont l'endroit était émasculé. Cette femme pouvait plaire. Le comte son époux tuait des imbéciles par le moyen du duel. Il collectionnait les pistolets. On ne l'avait pas encore vu. Giselle le promettait à des hommes circonspects. Notre bourgeois se tenait à l'écart. La féminité l'éblouissait et celle dont usait la comtesse était particulièrement éclairante. Il retournait à Béatrice, ne reconnaissant plus ses parfums et redoutant qu'elle le prît au dépourvu comme elle le désirait peut-être.
Felix revint, cette fois bien mis. Un valet le suivait, qui portait sur ses avant-bras le chapeau, les gants et la canne. Le jeune homme offrit des cigarettes. Cecilia se déplaça jusqu'à lui pour le féliciter. Il dansa avec elle, visiblement amoureux de sa tante. Elle s'amusait. Il conduisait un corps facile et souple pour son âge. Elle perdit haleine au bout de deux valses. Il se jeta dans les bras de Giselle qui se laissa emporter après lui avoir promis de résister au vertige qu'il lui inspirait. Elle était exagérément décolletée et exhibait un cou parfaitement nu. Béatrice jasait sur une chaise. Elle avait connu l'aventure et n'y reviendrait plus, du moins minou en était-il convaincu et il se comportait galamment avec les autres femmes. Il valsait sur un pied, il reconnaissait lui-même qu'il n'avait pas le sens du rythme et confessait à des dames sommaires et distinguées que son cœur penchait délicatement du côté des mélodies dont il sifflota gaiement quelques exemples.
Felix n'avait pas invité Béatrice. Comme elle était un peu partie et qu'on ne souffrait plus son humour de soubrette, elle s'accrocha à l'épaule de Giselle pour lui montrer son carnet. Felix y avait écrit son nom dans l'après-midi, elle s'en souvenait maintenant. Le bourgeois s'inquiéta. Cet après-midi ? Dans les jardins ?
-- Je ne vous y ai pas
vus !
Il se rappelait vaguement avoir été abandonné par le groupe des femmes qu'il
suivait parce que la sienne en faisait partie et que les autres ne lui
déplaisaient pas.
-- Vous voyez ? dit Felix.
Et il le traita de lubrique. On craignit un esclandre. Le bourgeois ne s'était
jamais battu qu'avec ses poings et Felix cherchait sa canne pour l'estoquer sur
le front comme s'il s'agissait d'un valet. Cecilia se proposa de séparer les
deux hommes. Elle valsa toute seule dans une jardinière. Giselle empoigna le
cou de Felix. Béatrice avait perdu quelque chose de sa tournure. On retrouva un
burnous et elle ne le reconnut pas.
- Nous sommes ivres, confessa le bourgeois qui s'arc-boutait sur la margelle de la jardinière.
Cecilia sortit de terre. La valetaille se marrait. On amena un Felix encore combatif, mais Giselle l'accompagnait.
- Qu'est-ce que c'est que ce cirque ? demanda un homme qui descendait lentement l'escalier.
Giselle virevolta.
-- Nous ne vous attendions plus, fit-elle.
Felix s'engouffrait dans une ombre, tiré par les pieds. Giselle monta quelques marches.
-- Ce n'est pas un cirque, mon
ami, dit-elle à l'homme.
Le bourgeois s'était calmé. Béatrice se serrait contre lui comme pour montrer à
qui elle appartenait. Cecilia, qu'on époussetait avec des plumeaux, se
dandinait elle aussi au pied de l'escalier.
-- Mon cher Fabrice,
gloussa-t-elle, nous ne vous espérions plus.
Les deux femmes l'embrassèrent. Il descendit avec elles. Visiblement, il les
aimait toutes les deux et elles ne se jalousaient pas. Béatrice, dont la beauté
ne pouvait pas passer inaperçue, soutint le regard de l'homme pour finalement
lui avouer, avec son petit humour de garce qui éclipse les autres, qu'elle
n'attendait personne.
-- Nous attendons toutes le comte Fabrice de Vermort, pépia Cecilia pour donner raison à son amie Giselle.
-- Toutes ? fit le gros bourgeois.
Il ricanait. Le comte eut la mauvaise impression d'avoir affaire à un homme qui couche avec sa propre fille mais Béatrice lui tendait une coupe pleine d'un vin dont elle avait percé le secret, il se laissa tenter.
-- Qui était ce jeune homme ? demanda-t-il à la maîtresse de maison.
Elle pensait avoir un neveu imprésentable, mais, dit-elle, je l'aime. Giselle s'esclaffa. Ce vin avait-il vraiment des pouvoirs occultes ?
-- Béatrice, mon amie, dites-nous ce que vous savez !
La soirée s'était terminée dans les jardins de cette excellente demeure qui est la résidence d'été de doña Cecilia de los Alamos quand elle séjourne en Europe. Sinon elle préfère Paris, mais nous ne connaissons pas Paris. La migraine de Béatrice durait encore quand Agnes apparut sur la terrasse. Cecilia s'était montrée hautaine comme d'habitude. Giselle aimable et distante. Béatrice vomissait en esprit. Agnes consentit à s'asseoir avec eux. Un valet transporta le petit déjeuner avec un empressement de crustacé dans un aquarium. Il ne manquait rien. Agnes reprit son repas dont l'essentiel était un rafraîchissement de sirop et de fruits en morceaux. La nouveauté était le pain azyme, qu'elle beurrait parcimonieusement avec le dos de la cuillère, montrant la qualité de ses dents quand elle le mordait. Giselle avait un goût immodéré pour la femme. Le visage d'Agnes s'animait sous l'effet d'une mastication appliquée.
Béatrice voulait goûter mais n'osait pas ce que pouvait oser une Giselle en proie au désir.
-- Une fugue ? fit Cecilia.
-- Appelle ça comme tu voudras.
C'était tout. Et après tout, Agnes s'en fichait éperdument, que ce fût une fugue ou autre chose. Elle s'en plaignait comme d'habitude, sans chercher à approfondir la question, on connaissait ses sentiments. L'établissement où Felix soignait son esprit était une souricière. Felix y revenait en amateur de sommeil et d'explications mystiques. Ou il s'en échappait pour acheter un livre interdit ou tenter de séduire des filles qui s'appliquaient plutôt à lui rendre la monnaie de sa pièce.
-- Il est venu directement chez moi, dit Cecilia comme si elle racontait l'affaire pour la première fois.
En même temps, sa main indiquait l'emplacement du ciel où rutilait une façade blanche et géométrisée par un abus de fenêtres. On voyait même les sculptures végétales qui entouraient la piscine où elle se noyait tous les jours depuis que Felix était le témoin bègue et volubile de ses bains. Giselle adorait Felix parce qu'il avait de la conversation et ressemblait à une femme. Béatrice avait cédé, mais seulement l'instant d'un baiser qui lui avait donné la mesure de sa profondeur. Le bourgeois se plaignit mollement de la légèreté de ces bavardages qui semblaient ennuyer la belle dame sortie d'un roman de chevalerie. Elle avait l'habitude des femmes, lui confia-t-elle, et ne les fréquentait plus. Il rit avec elle.
-- Nous attendons le comte, confessa-t-il à son tour.
Le pain azyme avait un goût de je ne sais pas quoi, selon Béatrice qui avait mendié sa part de curiosité maladive à la très facile et non moins redoutable Giselle dont l'époux était censé revenir d'un duel. Seulement voilà, il ne revenait pas, ce qui n'était pas dans ses habitudes. Certes il prenait toujours le temps de se changer et réapparaissait en homme du monde, loquace et désarmé. La nouvelle succédait à son apparition. Une minute n'avait pas passé. Son adversaire était mort ou à l'agonie, rarement opérable. On consulta l'oignon du bourgeois ou plutôt il en imposa l'incorrigible cadran au regard des trois femmes que ce temps commençait à inquiéter. Agnes montrait, elle, la dernière galette. Cecilia avait bien connu ce juif mais le souci causé par le retard inexplicable du comte l'occupait trop pour qu'elle consentît à relever les allusions d'Agnes du piment de sa victoire passée. Le bourgeois secoua l'oignon comme s'il ne marchait plus. Agnes aperçut la miniature d'ivoire dans le couvercle, parfaite réduction du minois bêtifiant de Béatrice qui se trémoussait en posant la question du comte. On surveillait les allées et venues de la domesticité dont le regard terrifié eût précédé la mauvaise nouvelle sans doute transportée par un homme de l'espèce du comte, un de ces hommes que le regard des femmes, autre domesticité, déshabille sans pudeur et que l'espèce d'homme qu'elles ont épousé, par vice du consentement, provoque par l'effet d'un autre vice, moins définissable, qui les condamne à mourir de la main de l'homme, un peu par erreur, ou d'une maladie infernale, s'ils ont de la chance, ou même naturellement s'ils survivent à leurs épouses. Cecilia était veuve d'un homme de la première espèce de ces sous-hommes, Agnes avait perdu le sien dans un combat contre le choléra et Béatrice, que cette classification étourdissait, posait ingénument la question à son bonhomme de bourgeois sur lequel le comte n'avait d'ailleurs jamais exercé sa morgue de Grand d'Europe. Giselle, qui luttait toute nue au lieu de faire l'amour, était la moins inquiète. Encore une heure de ce temps inattendu et elle retrouverait sa bonne humeur. Le bourgeois proposa de se renseigner.
-- Cela ne se fait pas !
s'exclama la douloureuse Cecilia, mais comment eût-il laissé échapper
l'occasion de se séparer d'elle et des autres du même coup ?
Il s'inclina cependant pour saluer la belle dame sans mercy qui prétendait
s'embourgeoiser par le mariage, Cecilia avait raconté la chose un peu vite,
mais on avait compris. Il s'éclipsa enfin. Béatrice perdit un peu de son temps
précieux à comparer les deux veuves qui ne s'avouaient pas vaincues. Giselle
agita une clochette et l'éleva comme un diapason. Deux valets blancs
emportèrent les restes du petit déjeuner ainsi que la coupe où Agnes s'était
rafraîchie. Elle s'était restaurée dans sa chambre, ce qui expliquait la
coloration agréable de ses joues. Béatrice se pinçait les siennes
désespérément.
-- Vous n'êtes pas faite pour le bonheur, lui avait dit un jour Cecilia.
-- Ni pour le malheur, avait ironiquement ajouté l'espiègle Giselle.
-- Mais ne vous plaignez pas, avait conclu Cecilia, vous êtes la seule dont la vieillesse est primordiale.
Felix lui avait révélé en peu de mots toute la fragilité de sa beauté. N'avait-il pas avoué une jouissance tandis qu'ils dansaient ? Elle était pompette et incapable de jugement. Elle n'avait pas encore retrouvé tous ses esprits quand une autre érection l'éclaboussa. Le jeune homme ne s'était pas levé ce matin. D'habitude, il hantait les jardins avant l'aurore. Elle se penchait à la fenêtre et il lui donnait des noms d'héroïne de roman. Elle adorait les romans, malgré son impatience. Giselle préférait le poème de circonstance qu'elle apprenait par cœur pour ne plus l'oublier. Cecilia ne lisait plus.Agnesrelisait.Felix était assis dans la fourche d'un arbre. Une vestale se déchaussait au bord de la piscine. Cecilia lui reprochait tousles jours cesenlèvements. Il pouvait voir la table, le parasol un peu penché,lestoilettes splendides, lesmains tranquilles, Agnes muette, Béatrice à la recherche d'une posture, Cecilia convulsive, Giselle était ailleurs, conquise par la perspective de la mer, une main en visière, éblouie, vaincue et finalement plus facile que les autres. La vestale entra dans l'eau. Il ne se retourna pas. Agnes l'attendait. Il désirait cette attente.
-- Je serai toujours secret.
-- Felix, mon ami, vous faites l'enfant ! déplorait la vestale.
N'était-ce pas un caprice d'enfant, cette exigence ? Descendre de l'arbre et entrer dans l'eau.
-- Je ne suis pas un enfant ! cria-t-il.
Elle rit. À quel berceau avait-il arraché celle-là ? Il se souvenait à peine de la nuit, c'était le souvenir de la journée précédente qui l'obsédait. Cecilia lui avait annoncé l'arrivée d'Agnes.
-- Elle est là, te dis-je.
Il ne voulait pas la croire. Elle tira le témoin par la manche.
-- Dites-lui que je ne mens pas !
Combien de fois avait-elle prononcé cette phrase, tante Cecilia ? Et forcément devant ce témoin propitiatoire. Il le souffletait, remettait sa carte et attendait. Mais c'était un médecin consciencieux doublé d'un homme généreux.
-- Vous ne pouvez pas croire ce genre de choses ! geignait-elle en refermant le cahier.
Byron en avait paraît-il écrites de semblables. Felix n'avait pas lu Byron. Mais personne n'avait lu ces pages finalement jetées au feu. L'anecdote amusa Felix. Le médecin circulait sur le tapis, les mains dans le dos, comme un de ces tristes que Felix saluait silencieusement en oubliant les faits. Les visages ne racontaient rien. Ils étaient des visages. La vestale le harcelait. Il suivait les enfants véloces. Leurs points de vue pouvaient émerveiller. Était-il l'un d'eux ? Elle le rattrapait, lui déclarant son amour, ses intentions. Les gosses montaient. On atteignait le phare. Un chien jaune vous accueillait derrière la grille.
-- Elle est à vous cette casquette ?
La pelote de chiffon courait dans l'herbe. Les enfants étaient inépuisables. Il aimait leurs couleurs. Le gardien la courtisait sans passer la grille. Elle se rongeait les ongles. Le chien creusait sous le portail. Haletant, il gravissait la pente de roche blanche. Une galère appareillait, une autre accostait, le passage des Tristes était plongé dans une ombre verte, des cavaliers retenaient la foule des curieux, qui suis-je ? Qu'ai-je commis contre nous ? Elle le rejoignait. Une chute ou une glissade l'avait décoiffée.
-- Je t'aime ?
Elle haïssait cette question. Felix redescendait. Les gosses étaient sur le chemin, à la recherche d'un sifflet de buis ou d'une pierre précieuse. Elle se plaignait parce qu'il la négligeait depuis quelque temps. Il avait perdu le fil de sa propre histoire, beau prétexte pour continuer son chemin avec les gosses qui ne posaient pas de questions. On se perdait dans une roselière puis on retrouvait le fil d'une eau rare. Des oiseaux ne se montraient pas. Elle apparaissait de temps en temps, hors d'haleine et échevelée, elle marchait pieds nus et le gardien du phare la reluquait à travers une lunette, l'enfance désignait cet éclat de lumière révélateur d'un autre temps.
L'estuaire commençait par les carcasses pourrissantes des navires du siècle passé. On jouait à cache-cache en se méfiant de la mousse sous le pied. Plus loin la vase ensevelissait des restes méconnaissables. La broussaille trahissait les petits animaux. On se méfiait du lézard, fulgurance verte et jaune, force incontrôlable. Le sentier débouchait sur des pontons écroulés. Des mules soulevaient une poussière bleue et rose. Les enfants jouaient en équilibre sur la digue en ruine. De là-haut, ils lançaient les cailloux dans le chenal. Elle marchait sur une langue de sable blanc. Le vent s'était élevé. La galère surgissait à l'angle de la digue.
-- Tu ne les reconnaîtras plus !
Quand il arrivait en haut de la
digue, il était trop tard, la galère atteignait le bout du chenal et elle
virait pour entrer dans l'estuaire. Les gosses grattaient la matière noire de
la digue, accroupis et bavards. Leurs ongles décrochaient des silex. Plus bas,
on trouvait des coquillages. Elle arrivait la première. La nacre embellissait
son cou. Elle tressait le byssus sur ses genoux. L'enfance savait percer la
coquille sans la briser. On trouvait les clous dans les planches des carcasses.
Les gosses formaient une chaîne debout sur les parpaings de la digue. La galère
atteignait l'horizon. Les gosses agitaient leur drapeau. La petite pêche
rentrait à la queue leu leu, croisant les polacres gonflées. Au bord du chenal,
on fouillait la vase avec des crocs. Elle le priait de rentrer et il rentrait
pour écrire ce qu'il avait vu, senti, aimé, redouté, une histoire pouvait
naître de cette apparence, mais que savait-il de ces personnages ? Le
médecin refermait le cahier en exprimant ses doutes quant à la qualité
littéraire du texte.
- Il faudra bien que vous posiez la question, prophétisait-il.
On ne déchira pas le cahier en mille morceaux comme elle le désirait.
-- Ce n'est pas moi !
Mais suffit-il de l'affirmer ? Il aurait aimé la détruire pour la reconstruire, travail de fourmi, promettait-elle en se donnant à d'autres désirs. Maintenant elle lui demandait de descendre de l'arbre où il s'était perché pour les observer. L'air était à peine brumeux. Elles portaient des chapeaux printaniers. À cette distance, il était incapable de les identifier. L'homme les avait quittées d'un pas tranquille puis il avait presque couru dans l'allée pour sortir des jardins et atteindre la rue. Felix l'avait perdu de vue au passage d'une calèche. Des valets blancs trottinaient autour d'elle. Des passants les saluaient. L'une d'elles, peut-être Agnes, devait se retourner pour répondre. Les trois autres ressemblaient à un jury, si l'autre était Agnes. Cecilia ne pouvait pas jouer ce personnage. Elle n'entrait que dans sa propre peau et encore, si le jeu en valait la chandelle. Béatrice eût trôné sur la sellette, reine d'un jour. Elle improvisait, ayant toujours oublié son texte. Giselle soufflait à merveille, sans traîtrise d'aucune sorte, mais comment l'imaginer à la barre ou sous les feux de la rampe ? Non, cette femme au chapeau fleuri qui se retournait pour rendre leur salut à des passants polis, c'était Agnes. On devinait un verre posé devant elle, son dos ne touchait pas le dossier de la chaise, tandis que les trois autres se laissaient aller, leurs mains blanches reposaient tranquillement sur les accoudoirs.
-- Descends, Felix !
C'était la vestale écrasée par la perspective. Il descendit. Il ne voulait pas répondre à ses questions. Elle le poursuivit jusque dans le salon où il avait laissé la mallette contenant les pistolets. Elle parlait encore de sa peur, sa peur après coup car il ne l'avait pas prévenue. Il souleva le couvercle. La crosse d'un des pistolets était maculée de sang.
--C'est atroce ! dit-elle encore.
C'était la deuxième fois qu'il lui montrait ce trophée. Distinguait-elle l'odeur du sang de celle de l'huile et de la poudre ? Il caressa sa chevelure mouillée.
-- Je recommencerai, dit-il.
Cette fois elle se tut. Tout à l'heure elle lui avait reproché sa folie. Plus maintenant. Il sonna et ordonna qu'on préparât une voiture pour le conduire aux bains. Il referma la mallette. Les armes du comte y étaient repoussées en lettres d'or. On lisait son nom dans un angle, souligné d'un trait fin qui se terminait en boucle. Il n'expliquait rien. Elle ne méritait pas cette explication. D'ailleurs comprendrait-elle ce jeu de possibilités ? Se pencherait-il sur elle pour lui demander d'imaginer avant de comprendre ? Il tourna la clé et l'empocha. Un valet fut chargé d'enfermer le bel objet dans une armoire secrète. Clin d'œil qui n'échappa pas à la vigilance de la vestale. Elle l'accompagna jusqu'à la voiture, l'embrassa du bout des lèvres et retourna à la piscine.
Ce matin il avait oublié d'avaler sa pilule et de mettre des gouttes dans sa tisane. L'angoisse le tenaillait. Derrière lui, le cocher sifflotait un air à la mode. En sortant de la propriété, le soleil les éclaboussa. La mer miroitait. Ils descendaient au pas. Les asphodèles défilaient. Il avait accepté un plaid et un cache-nez, à cause du passage de l'ubac, car on faisait le tour de la colline avant de se retrouver dans la perspective des bains. Il pensait aux premiers mots. Entre lui et Agnes, il y avait toujours eu les premiers mots. Il tenait autant qu'elle à ces fondations. Cecilia tempérait les abus de l'un et de l'autre. Giselle apprécierait pour la première fois. Béatrice n'avait pas d'importance. Dans l'ombre, le cocher ralentit l'allure du cheval. Felix plongea son nez dans la laine bleue que sa bouche aimait effilocher pour distraire l'esprit. On longea les ruines des anciennes fortifications. Le fût d'un canon avait dégringolé l'année dernière au passage d'un attelage transportant des jeunes, très jeunes communiantes. Plus de peur que de mal, avait noté Felix dans son carnet. Il y pensait parce que le fût, maintenant presque vertical, reposant dans le fossé broussailleux, pouvait passer inaperçu tant il ressemblait au tronc d'un arbre mort. Il y avait d'autres arbres morts, à cause de la sécheresse et des incendies. Le mal courait et dans cette broussaille, il l'avait rencontré et avait lutté contre lui pendant de longues semaines. Il achevait une convalescence de plus. Il y en aurait d'autres.
Une pluie de petites lueurs annonça l'adret. On était à peine au-dessus du niveau de la mer. Le fouet claqua. Felix plia le plaid et dénoua le cache-nez. Il déboutonnerait sa veste en temps voulu, peut-être en traversant le hall où il aimait retrouver des visages connus et s'adresser à des inconnues pour leur demander le chemin des bains ou des jardins. Il avait rencontré la vestale de cette manière. Elle le suivait depuis, fidèle et critique, mélancolique aussi parce qu'il la désespérait tous les jours. Pourquoi lui avait-il montré la mallette contenant les pistolets et surtout ce jet de sang propice à tous les ragots ? Elle colporterait la nouvelle au-delà de son cercle d'amis.
On arrivait. L'adresse du cocher avait de quoi étonner. On effleurait une réalité de vaisseaux, d'étroitesses, de grincements, atroce la réalité ! Felix mit pied à terre. Il reconnut la jument de Giselle.
-- Je suis attendu, dit-il à la chiourme.
On le suivit jusqu'à l'entrée des jardins. Agnes venait vers lui. Elle l'embrassa longuement.
-- Nous attendons le comte, fit Cecilia, son retard nous inquiète, n'est-ce pas ?
Giselle avait perdu sa contenance. Béatrice voulait la réconforter et Giselle avait répliqué : plus tard, ma chère, vous me consolerez. Cecilia en avait été réduite au silence. Le négligé de Felix était pour elle l'occasion de reprendre la conversation où elle l'avait laissée. Il prit place entre sa mère et sa tante. Béatrice luttait contre le rougissement de ses joues et larmoyait un peu. Giselle contrôlait sa respiration. Le bourgeois n'était pas revenu, sinon on aurait su à quoi s'en tenir. Le bourgeois ? Agnes renseignait son fils en lui parlant dans l'oreille. Cecilia se penchait, agréable et courtoise. Giselle ne bougerait pas de cette place où elle paraissait maintenant clouée. Felix se demandait combien de temps il résisterait au désir de leur expliquer l'absence du comte. Les pistolets aux armes des Vermort, la crosse ensanglantée, ce retard inhabituel, ces femmes, moi, cette terre d'ancêtres et de serviteurs, mon roman. Il était aux anges. On pouvait aussi imaginer le bourgeois enfin renseigné et haletant sur le chemin du retour. Autre roman. Felix en attendrit plus d'une en enfouissant son visage d'enfant dans la poitrine de sa mère.

Patrick Cintas.
Publié par regal à 15:43:26 dans Narration | Commentaires (0) | Permaliens
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